Neila, diplômée d'une ESC

Source : Nouvel Obs http://rue89.nouvelobs.com/2013/07/12/sans-bourse-merite-nen-serions-244160

Je grandis entre trois pays : la France où je suis née, l’Algérie où vit ma famille, et la Tunisie où j’ai suivi ma scolarité. Ballotée entre les trois cultures, en pleine crise d’identité, je suis un peu paumée à mon retour en France en 2004, juste après avoir obtenu le bac.

De mémoire, c’est une conseillère du centre régional des œuvres universitaires scolaires (le Crous) qui me conseille de tenter la bourse au mérite. J’y ai droit : mention TB dans un lycée français, la bonne nationalité, en plein dans les critères sociaux.

Cette bourse, si je l’obtiens, me permettrait de bénéficier de 600 euros par mois pour poursuivre sereinement ma scolarité en prépa. Grâce à cette somme, je pourrais m’offrir un logement décent, et ne pas être obligée de travailler en parallèle de mes études, exigeantes. Une aubaine !

Je dépose mon dossier sans y croire vraiment. Je ne suis personne, je n’ai pas grandi en France même si je l’aime énormément. C’est vrai que je ne connais rien de ce pays.

La réponse positive du Crous me bouleverse. Cette putain de bourse m’est accordée. La France me reconnaît comme son enfant. J’ai dix-huit ans. Dix-huit années passées à me chercher, à essayer de comprendre qui je suis, et en quelques lignes, cette lettre, qui ne signifie sans doute rien pour son auteur, vient panser la plaie qui me ronge depuis presque deux décennies : la France me reconnaît.

Ce jour-là, je pleure, et je pleure toujours en me remémorant ce courrier. Ce n’est pas juste une aide financière. Ce n’est pas juste une bourse. C’est le signe que la France me fait confiance. Je me sens investie d’une mission : être à la hauteur. Ne pas décevoir.

Je perds ma bourse au mérite deux ans plus tard, quand j’intègre une
école de commerce. La bourse n’est prolongée que pour ceux qui font
médecine ou Sciences-Po. Je le vis comme une injustice. Comme si créer
de l’emploi ou de la croissance n’était pas rendre service à l’Etat !

Ma rancœur ne dure que peu de temps et laisse très vite place à l’essentiel : sans bourse au mérite, je n’aurais jamais cru en mes rêves. Jamais trouvé ma place. Jamais cru en l’ascenseur social. Je n’aurais pas osé la prépa. Jamais eu envie de rendre à la France ce qu’elle m’a donné.

Je dois tout à ce pays et à ceux qui un jour ont estimé que mon dossier était digne de confiance. Sans la bourse au mérite, je n’aurais sans doute jamais été journaliste. Je me suis engagée dans cette voie, alors que j’aurais pu comme on dit vulgairement « faire du fric », parce que je voulais être de ceux qui font vivre nos valeurs françaises. Liberté, fraternité et surtout égalité.

Je ne sais pas exactement où je serais sans cette aide, mais je ne serais pas face à mon ordinateur, à me battre pour que la fierté que j’ai eue à faire partie de cette aventure soit partagée par d’autres.

Ne supprimez pas la bourse au mérite. Nous, enfants de rien, avons besoin que notre pays nous fasse encore rêver. Nous avons besoin que la République
nous accorde sa confiance. Un droit de cité. Un droit de faire bouger les
choses. Qu’elle nous pousse à nous transcender pour être dignes d’elle.

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