Témoignage d'un jeune militant socialiste

Etudiant à Sciences Po, la bourse au mérite constitue une source essentielle de financement pour mes études. Jouons cartes sur table : jamais je n'aurais pu envisager des études à la capitale sans la perspective d'un tel soutien de l’État. A mes yeux, sa suppression ne représente pas seulement une trahison électorale et un nouveau dévoiement du gouvernement socialiste: elle est, plus que cela, un crime contre la nation.
Un crime d'autant plus odieux qu'il est perpétré pour une bouchée de pain. En effet, la disparition de la bourse au mérite ne représente rien de plus qu'une économie de bout de chandelle s'élevant à 50 millions d'euros(1), soit moins de la moitié du budget de la présidence de la République en 2012(2). Pourtant, en termes de méritocratie et de justice sociale, il s'agit de l'un des décrets les plus nauséabonds des dernières décennies.
Pour 50 millions d'euros de réduction des dépenses publiques, combien d'élèves brillants seront contraints à se démobiliser sur le plan académique et à refuser de mener des études dans des régions où le coût de la vie est exorbitant, tout particulièrement Paris, qui concentre nombre des plus grandes institutions et des meilleures opportunités ? Pour la suppression de ce modeste poste budgétaire que les fonds alloués à la Défense pourraient combler presque 600 fois(3), combien d'étudiants prometteurs se trouveront plongés dans une situation de difficulté voire d’échec scolaire en adoptant un job à mi-temps ? Pour une somme 150 fois inférieure aux coûts de la fraude fiscale en France(4), quel est le message envoyé aux jeunes potentiels qui - rappel utile s’il en est - représentent l'avenir du pays en termes de capital humain ?
En outre, il faut s'intéresser aux symboles que piétine ce décret. Le constat est effarant. 50 millions d'euros, c'est le prix qu'attache ce gouvernement aux ultimes espoirs de mobilité sociale dans un pays en proie au doute et en quête d'espoir. En mettant fin à une bourse qui s'adresse aux élèves studieux et méritants issus de milieux modestes, ceux qui se prétendent nos mandataires ont soigneusement sectionné les derniers câbles de l'ascenseur social. On prône l'égalité des chances dans les discours tout en alimentant le pestilentiel marécage de l'immobilisme et de l'homogamie. Comble de l'hypocrisie !
Ce décret n'est finalement rien moins qu'un nouvel assaut lancé sur cette chaumière délabrée, cette bicoque poisseuse que l'on s'évertue encore à appeler l'école de Jules Ferry. Quelle ignominie ! De façon définitive, cette sinistre machine à reproduction sociale, ce puant bordel où se pratique l’inceste de classe s’écaille et se morcelle, laissant voir sa façade crasseuse. Craquelée et croulante, l'école républicaine perd définitivement les derniers reflets de son lustre d'antan en vomissant ce qui constitue le noyau dur de la méritocratie : ces élèves, modestes et excellents, que nous appelions autrefois les « enfants de la République ».
Si la portée morale et symbolique de cette décision est essentielle, les enjeux ne se limitent guère à cette seule dimension. Crime éthique, injustice sociale, ce décret est également une ineptie sur le plan économique : la bourse au mérite permet effectivement de former les futurs cadres de l'économie de notre pays, alors même que ce dernier ne parvient pas à raccrocher le wagon de la croissance. Il s'agit d'un investissement sur le fleuron de notre jeunesse. Investissement modeste, nous l'avons vu, mais dont les rendements seront, à terme, exponentiels. En effet, cette bourse permet chaque année la formation de milliers de brillants ingénieurs, économistes, juristes, entrepreneurs, hommes politiques, ceux-là même qui feront sortir le pays de son état de sclérose.
Or, que fait le gouvernement ? Il tue dans l’œuf, avec une bestialité aveugle et sanglante, ces immenses potentiels ; tel un cabot stupide, rendu fou par le tintamarre budgétaire, il plante ses crocs baveux et glaireux dans la force vive de notre nation. Pour financer moins de 0,1 % du service de la dette(5), il sacrifie ceux qui, à l'avenir, généreront des milliards d'euros au bénéfice de la patrie et participeront, précisément, au remboursement de la dette publique. En d'autres termes, pour sauver le pays du panaris, le gouvernement l'ampute de la jambe. Les médecins de Molière eux-mêmes se seraient gardés d'une telle ineptie. On s'étonnera ensuite que, méprisés par leur gouvernement, déshérités par leur mère nourricière, ces élèves brillants finissent par tourner le dos à notre nation sans le moindre regret. La réaction est évidente, l'hémorragie inévitable, l'hypocrisie absolue. Car, face au phénomène d'expatriation, on s'indigne, on s'attriste, on se lamente, on beugle et on brame dans ces milieux même qui, impitoyables parâtres, poussent les "jeunes talents" français à l'exil. Des larmes de crocodiles ayant dévoré leurs propres enfants.
Je souhaite clore ce témoignage en soulignant un sinistre paradoxe: alors que, par les temps qui courent, on revendique l'héritage jauressien à qui mieux-mieux, il est tout simplement indicible de monstruosité d'abolir l'un des plus forts symboles du républicanisme français et dont, il faut le rappeler, le père du socialisme contemporain a bénéficié en tout premier lieu. Dans cette farce infecte, François Hollande, cultivant le mythe du brillant provincial, est le plus talentueux des hypocrites. Je suis navré de terminer ce message sur une sentence d'une telle facilité, mais celle-ci est de circonstance: avec la suppression de la bourse au mérite, ils ont à nouveau tué Jean Jaurès. Mais cette fois, triste ironie du sort, ce sont les socialistes, et non les ultra-nationalistes, qui ont appuyé sur la gâchette.
Max

(1) Site web LeFigaro
(2) chaine LCI.
(3) http://www.economie.gouv.fr/files/plf2014-essentiel.pdf (chiffres 2014)
(4) syndicat Solidaires-Finances publiques
(5)http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/finances-publiques/ressources-depenses-etat/depenses/qu-est-ce-que-service-dette.html (chiffres 2013)

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